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Comment les éditeurs adaptent leurs offres éditoriales en ligne pour traiter la crise sanitaire



Les éditeurs français adaptent leur production éditoriale pour proposer une couverture optimale de la crise sanitaire et économique, dans un contexte de confinement des internautes et des rédactions. mind Media dresse les initiatives les plus marquantes observées chez les éditeurs en ligne nationaux et régionaux ces 10 derniers jours.

 

Des changements d’organisation dans les rédactions

La totalité des grands médias d’information ont modifié l’organisation de leurs services. Si une poignée de journalistes occupent leur espace de travail de travail au sein de leur rédaction, la quasi-totalité a été placée en télétravail entre le 10 et le 16 mars, avec un usage accru des outils de communication à distance : visio-conférences, Slack, WhatsApp, etc.

Par ailleurs, tous les responsables des rédactions ont très largement modifié leurs services papier et web, en réaffectant une large partie des postes de journalistes dont la rubrique habituelle est jugée non prioritaire (sport, culture et cinéma, technologies…) pour étoffer les services société, économie et politique notamment, et ainsi couvrir plus largement l’épidémie sous toutes ses composantes : sanitaire, politique, économique et “bien-être”, essentiellement.

De nouvelles thématiques éditoriales ont été créées pour couvrir la pandémie. Au Monde, par exemple, une large partie des contenus est anglée sur deux thèmes : “la vie dans la société confinée”, qui raconte la façon dont les Français vivent la période actuelle, et “la guerre des blouses blanches”, pour décrire le travail du système et du personnel de santé. 

Le mouvement est parfois plus profond. C’est le cas au sein du groupe Radio France, qui donne la priorité à ses antennes dédiées à l’information (France Info, France Inter et France Bleu), tandis que sa station dédiée à la culture, France Culture, est engagée dans une politique de rediffusion, “ce qui permet de lancer d’autres productions sur les supports numériques”, explique son directeur délégué au numérique, Florent Latrive. Par exemple, son offre de podcasts natifs est renforcée, avec le lancement depuis le lundi 16 mars de la chronique quotidienne “Radiographie du coronavirus”, dans laquelle le journaliste Nicolas Martin fait un point sur les avancées scientifiques et vérifie les informations qui circulent sur la pandémie. 

Chez Mediacités, le site d’investigation locale créé en 2016, la crise sanitaire a conduit la direction à revoir sa ligne éditoriale. La dizaine de journalistes permanents se concentrent désormais sur les sujets liés au coronavirus - au lieu de la vie locale à Lille, Lyon, Toulouse et Nantes - et une nouvelle entrée dédiée à la pandémie a été ajoutée au site. Il y a plus d’articles d’actualité au lieu des enquêtes publiées habituellement, et ils sont en accès gratuit. Le site a également changé son rythme de publication (mind Media consacrera une étude de cas à ce repositionnement dans son prochain numéro).

L’appel aux témoignages

La sollicitation directe des internautes pour les inciter à faire part d’informations, à livrer leurs expériences et à poser des questions, est désormais une habitude pour les rédactions, particulièrement dans les périodes de crise. Tous ont élargi le dispositif. Le Parisien s’appuie ainsi sur un module d’appel à questions sur sa page d’accueil. “Nous avons constaté jusqu’à 1 500 questions posées en 24 heures”, affirme ainsi Pierre Chausse, directeur de la rédaction adjoint du Parisien en charge du numérique.

Le dispositif, déjà utilisé régulièrement par Le Monde, a été développé et actionné plusieurs dizaines de fois ces 15 derniers jours. Par ailleurs, Midi Libre consacre chaque jour près d’une heure aux témoignages vidéo de ses lecteurs confinés, dédié aux conseils, questions et remarques de ses lecteurs. Le même type de format a été mis en place par Mediapart, qui a également lancé lundi 16 mars un appel à contributions auprès de lanceurs d’alerte dans les administrations et les grandes entrerises privées. 

Le fact-checking se développe

La crise sanitaire et son lot de fausses informations est l’occasion pour les éditeurs de renforcer leurs dispositifs de fact-checking, lorsqu’ils en ont déjà un, ou de mettre en place des initiatives en ce sens. Libération et Le Monde, qui disposent habituellement de rédactions dédiées de plus de 10 personnes chacune avec Check News et Les Décodeurs, accentuent leurs efforts en multipliant les articles. D’autres éditeurs le développent également comme Le Figaro en utilisant le mot-clé “La vérification” pour les articles concernés.

Le contexte actuel fait d’ailleurs figure de test en conditions exceptionnelles pour des initiatives plus récentes. 20 Minutes, qui effectue du fact checking depuis 2017 avec sa rubrique “Fake-Off”, a décliné le concept fin 2019 avec “Oh My Fake”, un dispositif de fact-checking à destination des jeunes audiences sur Snapchat. “C’est un format éducatif pour apprendre à sortir de l’émotion immédiate, chercher des solutions et mettre en garde contre les biais cognitifs”, souligne la rédactrice en chef de 20 Minutes, Anne Kerloc’h. Le dispositif est utilisé actuellement. Mediacités, qui a de son côté lancé son service de vérification d’information, Veracités, en novembre dernier dans le cadre de sa couverture des élections municipales 2020, dédie désormais ce format aux questions autour du coronavirus. 

Des dispositifs en direct

Si la mise en place du suivi de l’actualité en direct est une évidence pour les médias d’actualité en ligne, la plupart n’utilisent, pour promouvoir ce traitement, qu’une pastille sur les articles dédiés et/ou un fil d’actualités générales placé en haut à droite de leur site. Parmi les dispositifs de traitement en direct un peu plus plus poussés pour couvrir la crise figurent les pages dédiées qui agrègent les informations sous forme chronologique, comme celle des Echos, du Point et  deL’Express.

Mais ce sont surtout Le Monde et Le Figaro qui proposent les formats les plus ambitieux. Le Figaro mobilise son dispositif de vidéo en direct Figaro Live une large partie de la journée - il est interactif, accessible sur sa page d’accueil et animé par des journalistes -, ainsi qu’un flux en continu sur une page dédiée sur son site. 

Le dispositif proposé par Le Monde, baptisé Le Live, est lui considéré comme la référence d’une couverture d’actualité en direct. Il est actionné lors de chaque événement majeur depuis plusieurs années et alors affiché à la une de ses offres numériques. C’est le socle de son traitement : il est utilisé pour recueillir les questions des internautes et y répondre, pour livrer leurs témoignages, pour rendre compte des principaux faits d’actualité et des derniers chiffres, et pour partager les articles et vidéos produits par la rédaction.

Le dispositif mobilise souvent une dizaine de journalistes en permanence, uniquement pour sa gestion. Il génère jusqu’à plusieurs millions de pages vues chaque jour lors des grands moments d’actualité. Un tel format nécessite cependant un investissement technique conséquent et des équipes rédactionnelles suffisantes pour l’animer.

Des contenus sur le bien-être

 Une semaine après le début du confinement, les rédactions tentent désormais de compléter leur couverture de la crise par un nouvelle approche éditoriale, en fournissant des contenus davantage pratiques et positifs, davantage orientés sur les conséquences de la crise sanitaire sur le quotidien des Français, pour mieux vivre à domicile. 20 Minutes a ainsi mis en place mercredi 18 mars une série d’articles de “solutions” avec des informations plus positives : conseils pour mieux vivre son confinement, perspectives médicales, mises en avant d’initiatives solidaires etc.

De son côté, France Culture diffusera à partir du lundi 23 mars une rubrique sur la “Culture maison”, qui recommandera chaque jour une activité culturelle à faire depuis chez soi. L’Expresse a adapté son offre lifestyle, Le Dix, aux nouveaux besoins liés au confinement. Le Parisien propose également des articles sur le bien vivre à la maison, avec des recommandations pour s'informer, se cultiver, se divertir (Le guide du confiné) et, depuis peu, des rendez-vous vidéo en direct de 20 minutes, sur des recettes de cuisine, des cours de sport et de yoga. Toutes ses nouvelles propositions sont poussées aux lecteurs via des newsletters quotidiennes ou hebdomadaires.

Des services de proximité 

Le confinement à domicile crée de nouveaux besoins auxquels la plupart des éditeurs médias tentent de répondre, comme les services de proximité. C’est particulièrement vrai pour les médias régionaux, qui peuvent être des acteurs ou des intermédiaires naturels sur ce type d’offres. Ouest-France a ainsi annoncé jeudi 19 mars s'associer à la start-up AlloVoisins, qui propose une plateforme de mise en relation entre particuliers, pour permettre aux internautes de proposer et bénéficier de services à l'échelon local : livraisons de courses, de médicaments, de repas, garde d’enfants (notre article).

Plusieurs autres éditeurs régionaux ont lancé ces derniers jours des offres du même type via une application mobile propriétaire, dédiée à l’entraide entre particuliers. C’est le cas de Nice Matin (son application mobile dédiée), Le Midi Libre (son application mobile), tandis que Les Nouvelles dernières d’Alsace (Groupe Ebra) a opté pour un groupe Facebook.

Dans une approche comparable, Le Télégramme a annoncé publier gratuitement des petites annonces de propositions d’entraide. Une plateforme a été créée, avec une recherche locale par commune, et les annonces seront publiées dans ses éditions papier. Ces dispositifs s'inscrivent dans une tendance de fond autour des nouveaux modes de consommation, et la façon pour les médias de retrouver un rôle social en retissant du lien avec et entre les lecteurs via des services de proximité. Ils pourront être conservés après la pandémie.

Des newsletters dédiées

Face à la multitude d’informations disponibles et l’évolution constante de l’actualité sur la crise sanitaire en cours, la plupart des éditeurs d’informations ont créé des newsletters quotidiennes pour faire parvenir à leurs lecteurs les informations les plus récentes et les plus factuelles. Le Parisien, qui a lancé dès le 5 mars la newsletter quotidienne “Coronavirus: l’essentiel à savoir”, Le Figaro a fait de même à partir du mardi 17 mars avec “Coronavirus, ce qu’il faut savoir”. La presse régionale a adopté la même stratégie, avec notamment “Coronavirus, le point quotidien” de Sud-Ouest et “Newsletter coronavirus” de Ouest-France. Les nouveaux contenus en cours qui se développent autour du bien être donne lieu également à des 

Les nouveaux contenus numériques permettent parfois aux médias de diversifier leurs audiences. C’est le cas de France Culture, dont la fréquentation de son site est deux fois plus élevée qu’en temps normal, notamment une audience plus jeune attirée par des contenus comme ceux produits dans le cadre d’un partenariat avec l’Éducation nationale. 

La mise en accès gratuit des articles

Alors que les modèles payants se développent et que de nombreux contenus ne sont accessibles que pour les abonnés (notre état des lieux en 2019), la quasi-totalité des médias en ligne d’information nationale et régionale, ont depuis lundi 16 mars mis l'essentiel, voire parfois la totalité de leurs articles dédiés au coronavirus en accès gratuit. Certains éditeurs en font une opération marketing : c’est le cas de Libération, qui réclame le soutien de ses lecteurs et, pour encourager la souscription, offre les deux premiers mois de son abonnement numérique pour un euro, contre un mois seulement jusque-là. Ouest France offre deux mois d’abonnement en ligne à tous ses contenus et services, sans engagement, en échange d’un e-mail. Les Jours a lui décidé d’offrir une semaine d'accès à ses articles. Des plateformes ont eux aussi annoncé l’accès gratuit à leurs contenus, comme Majelan (pour son offre de podcasts originaux Majelan+), Cafeyn et e-Presse (kiosques de presse en ligne). 

Avec une réserve, parfois : la mise en accès gratuit des contenus permet de faire progresser les chiffres d’audiences, mais se heurte à la réalité économique des médias, dont une large partie affichent une situation financière précaire : les fortes progression de trafic constatés ces huit derniers jours sur les sites d’information ne se concrétisent souvent pas par une progression des revenus publicitaires. Beaucoup d’annonceurs ayant même cessé ou réduit leurs investissements médias pendant cette période jugée anxiogène. De quoi mettre fragiliser un peu plus encore l'économie de nombre de médias dans les semaines et mois qui viennnent - mind Media y reviendra prochainement.

Ce qui pousse certains éditeurs à ne pas ouvrir totalement leurs contenus, ou à vouloir le faire de façon très temporaire. Le Parisien, malgré une fréquentation certains jours qui est deux à trois fois supérieure à celle d’ordinaire, a par exemple ouvert son paywall et placé la majorité de ses contenus en accès libre, mais pas la totalité - environ 160 contenus sur les près de 200 mis en ligne par jour - afin de continuer à mettre en avant son offre payante en ligne, qui constitue la priorité stratégique de l’entreprise. 

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