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Renault s'inquiète des pertes du Groupe Challenges



En atteignant plus de 4 millions d’euros, les pertes du groupe de Claude Perdriel en 2018 sont deux fois plus importantes que prévues. Le constructeur automobile, qui en détient 40% via un investissement de 11 millions d’euros (et non pas 5 comme cela avait été présenté), a appris ce niveau de déficit avec étonnement. Il a fait repousser la nouvelle augmentation de capital de 5 millions d’euros qui était prévue en mai à laquelle il devait participer.

On ne peut pas parler de crise entre les deux partenaires présents au capital du Groupe Challenges, mais de premières crispations sont apparues entre Renault (40,26 % des parts) et Claude Perdriel, son PDG (59,74 %). La cause : la gestion financière du groupe média (Challenges, Sciences et Avenir, La Recherche, L'Histoire, Historia) et le niveau des pertes pour l'exercice 2018, pour lesquelles le constructeur automobile a fait part de ses interrogations.

Le 16 janvier dernier, Claude Perdriel, annonçait en effet lors d'une conférence de presse une perte attendue "d'un peu plus de 2 millions d’euros" pour l’ensemble des titres du groupe Challenges (les Editions Croque Futur) lors de l'exercice 2018. Après une perte, déjà, de plus de 2 millions en 2017 à périmètre équivalent.

Quelques semaines plus tard à peine, en février, en conseil d’administration, de nouvelles estimations de la direction ont mis en lumière une perte bien plus élevée pour 2018, de l'ordre de 4,5 à 4,8 millions d'euros. Depuis, le chiffre a été corrigé plusieurs fois, passant au fil des mois et au gré des conseil d'administration ou comité d'entreprise, de 4,8 à 4,5 millions, puis il y a quelques semaines à 4,2 millions. Ce montant vient lui aussi d'être revu il y a quelques jours : les pertes du groupe s'élèvent finalement à 4,1 millions d'euros, nous a indiqué Claude Perdriel jeudi 13 juin. Pour un chiffre d'affaires sans doute compris entre 40 et 45 millions d'euros.

La majorité des pertes provient du magazine Challenges (une vingtaine de millions d'euros de chiffre d'affaires en 2018 et quelques millions d'euros de pertes). Mais pour la première fois, Sciences et Avenir est lui aussi déficitaire. Les investissements sur le numérique sont également jugés trop lourds pour des résultats insuffisants. "Les résultats des ventes papier sont bons, la trésorerie aussi, mais nous avons revu notre politique de distribution par tiers via les compagnies d'avion en passant du papier au numérique, indique le PDG du groupe, Claude Perdriel. La gestion du groupe est bonne. En revanche, le digital est une source de pertes pour l'ensemble de la presse. Nous sommes obligés d'y être, mais les investissements y sont importants pour des résultats insuffisants."

La régie publicitaire MediaObs non intégrée
 
Les résultats 2018 évoqués dans cet article n'inclut pas la régie publicitaire MediaObs, logée en dehors du groupe Challenges et détenue à 100 % par Claude Perdriel. En 2017, MediaObs, dirigée par Corinne Rougé, était presque à l'équilibre, avec 15,8 millions de revenus pour 127 000 euros de pertes.
 

Un plan de relance pour Challenges

Un plan de relance a néanmoins été présenté dès le 16 janvier pour le magazine Challenges, la locomotive du groupe mais aussi le titre qui génère le plus de pertes. Ce plan prévoyait de nouveaux investissement et misait sur la vente papier en kiosque plutôt que sur un développement numérique. Claude Perdriel annonçait pour cela le recrutement de trois journalistes, l'augmentation de 10 % de la pagination, la publication d'un deuxième dossier chaque semaine (avec une "double Une" pour chaque hebdomadaire) et un plan de communication de l'ordre d'1,2 million d'euros.

Très ambitieux, Claude Perdriel misait en janvier sur une augmentation des ventes en kiosque de 30 % à 40 % en 2019, pour passer d'environ 8 000 exemplaires vendus par semaine à 11 000 ou 12 000 sur une diffusion France payée totale de 204 000 (91% d'abonnement individuels) dont une diffusion payée individuelle de 138 000 (chiffres 2018, ACPM).

Le refinancement auquel devait participer Renault a été repoussé

Ce plan de relance du magazine Challenges devait être financé par une nouvelle augmentation de capital de 5 millions d'euros, souscrite par Claude Perdriel et par Renault. Le constructeur automobile devait cette fois injecter 2,25 millions d'euros, portant ainsi sa participation de 40 % à 45 %. C'est du moins ce qu'avait annoncé Claude Perdriel le 16 janvier. Mais selon nos informations, la dégradation des résultats présentée lors du conseil d'administration de février - et sa soudaineté - ont étonné au sein de Renault. Le constructeur possède trois représentants au sein du conseil d'administration du groupe de Claude Perdriel : François Dossa, responsable du fonds Alliance Ventures (Renault), Franck Louis-Victor, directeur des services connectés d'Alliance Ventures, et Mouna Sepehri, conseillère spéciale auprès du directeur général de Renault.

"Il n'y a pas de crise ouverte ou de risque de retrait de Renault, mais il y a eu des demandes d'explications", indique un proche des discussions. "Ils ont manifesté leur étonnement, ajoute un autre. Un groupe industriel comme Renault n'est pas habitué à perdre de l'argent, ni à se satisfaire d'une gestion financière parfois aléatoire, de type PME familiale, comme peut le concevoir Claude Perdriel." D'autant que si les ventes de Challenges semblent repartir à la hausse au cours du premier semestre, elles n'atteignent pas encore les objectifs qui ont été fixés par le plan de relance.

Cette dégradation des comptes est-elle susceptible de faire annuler la participation de Renault à cette nouvelle augmentation de capital ? Difficile à dire, mais elle devait initialement être actée lors d'une assemble générale le 21 mai. Une assemblée générale qui a été annulée à la dernière minute par les administrateurs de Renault. A la place, l'un d'eux, Mouna Sepehri, a rencontré Claude Perdriel. Pour lui demander plus d'explications sur la gestion financière du groupe Challenges et conditionner la participation du constructeur à la prochaine augmentation de capital ? C'est ce que supposent plusieurs interlocuteurs au sein de Challenges, sans certitude. Interrogé sur ces points, le service de communication de Renault n'a pas souhaité faire de commentaire.

Perdriel - Renault, deux modes de gestion différents

Renault semble au minimum attendre des réponses sur les pertes accumulées et un projet plus précis. "Il n'y a pas eu jusque-là de remise en cause de la participation de Renault. Thierry Bolloré (le directeur général de Renault, ndlr) m'a dit il y a plusieurs mois que Renault tenait à participer à cette nouvelle opération. J'en reste à cela", affirme Claude Perdriel. Du côté de Renault, on est plus prudent. Interrogé jeudi 13 juin, le service de communication du constructeur automobile nous a indiqué que le groupe ne s'était pas engagé formellement sur cette nouvelle opération.

"Ce n'est pas un sujet, répond Claude Perdriel. Si Renault y participe, je suis content, et s'il n'y participe pas je suis content aussi. Le Groupe Challenges doit aider Renault dans son projet AEX pour proposer des contenus au sein de la voiture du futur, c'est ça le vrai sujet. Et en tout état de cause, si jamais Renault devait ne pas participer à cette augmentation de capital, cela ne la remettrait pas en cause, j'y souscrirai entièrement."

Les montants en jeu ne sont pas très importants pour un groupe industriel comme l’est Renault, mais sa gestion financière reste stricte, surtout après avoir la crise causée par les accusations portées contre son ex-PDG. Renault pourra-t-il s'accommoder dans la durée de la gestion du groupe Challenges, sur laquelle il a pour l'instant peu d'influence, et de financer des pertes chroniques, comme Claude Perdriel l'a toujours fait de bonne grâce pour l'ensemble de ses entreprises de presse et à partir de ses fonds personnels ? A lui seul, le magazine Challenges affiche des pertes cumulées de 13 à 14 millions d'euros ces cinq dernières années (comptes sociaux de sa société éditrice). "Il y a une forme de mécénat que je revendique pour Challenges, confirme Claude Perdriel. J'ai un devoir de protéger ce groupe et les salariés. Renault a investi pour gagner du temps dans son projet. Carlos Ghosn et Renault l'avaient bien compris. Si Renault a des questions, cela ne me gêne pas du tout, je peux assurer l'avenir."

Renault a déjà injecté 11 millions d'euros dans Challenges

Une nouvelle assemblée générale du Groupe Challenges vient d'être convoquée pour mardi 25 juin. La convocation ne mentionne pas d'augmentation de capital.

Les réserves de Renault sur la gestion de Challenges sont réelles. Et ce d'autant plus que l'investissement réalisé par le groupe industriel au sein du Groupe Challenges, concrétisé au printemps 2018, ne s'est pas limité à 5 millions d'euros, comme les deux partenaires l'avaient alors laissé entendre : selon nos informations, Renault a en fait injecté plus du double, soit 11 millions d'euros, pour acquérir les 40,26 % du capital du groupe de Claude Perdriel : une partie de l'investissement (6 millions d'euros) tient à la prise en charge des dettes du Groupe Challenges par le constructeur auto auprès de Claude Perdriel (lire les détails dans notre encadré plus bas)

Des critiques internes sur la stratégie

Le niveau de pertes du Groupe (un peu de plus de 4 millions d'euros, donc) a été communiqué en interne aux salariés il y a quelques semaines et ont surpris par leur ampleur. Mais c'est surtout l'élasticité des résultats comptables six mois après la clôture de l'exercice d'un groupe de petite taille qui laisse dubitatif.

La stratégie de développement, qui privilégie le papier au détriment du numérique, est d'ailleurs critiquée. D'abord au sein même du conseil d'administration. Geoffrey La Rocca, qui avait été nommé administrateur indépendant par Claude Perdriel début 2018 (notre article) pour apporter son expertise du numérique et de la monétisation des contenus - et présenté alors comme l'un des piliers du développement du groupe en ligne - vient d’être écarté. Le motif avancé : un conflit d’intérêt devenu trop grand avec L'Express. Plusieurs sources internes affirment qu'il aurait aussi émis des réserves sur la stratégie financière et sur l'absence de vrai désir de transformation numérique du groupe (lire notre encadré ci-dessous pour plus de détails).

Evolution du conseil d'administration du Groupe Challenges
 
Geoffrey La Rocca, qui avait été nommé administrateur du groupe par Claude Perdriel début 2018 pour apporter son expertise du numérique et de la monétisation des contenus, a été écarté il y a peu. "Geoffrey La Rocca est quelqu'un que j'apprécie, nous indique Claude Perdriel, mais il est très proche d'Altice (il a été nommé directeur général adjoint de Teads France, filiale d’Altice, en 2015 et en est directeur général depuis 2017, ndlr) et c'est le gendre d’Alain Weill, lequel veut transformer l'Express en un magazine économique concurrent de Challenges. Il ne pouvait pas rester au sein de notre conseil d'administration." Alain Weill a en effet annoncé en février être en passe d’acquérir la majorité du capital de L’Express auprès d’Altice et vouloir repositionner le magazine sur une ligne plus économique et un public plus haut de gamme (notre article).
 
Des réserves semblent aussi exprimées par cet administrateur sur la stratégie du groupe, quasi exclusivement orientée vers le papier, et pas assez sur le numérique. "Claude Perdriel m'a fait l'honneur de me nommer au board et c'est un patron de presse hors norme, indique Geoffrey La Rocca. Je crois que Challenges a un potentiel inexploité, y compris sur le digital, et le temps presse maintenant pour gagner en agilité et saisir cette opportunité."
 
Le conseil d'administration du groupe Challenges est désormais composé des trois administrateurs de Renault (François Dossa, Franck Louis-Victor et Mouna Sepehri), de Claude Perdriel et trois de ses proches : Maurice Szafran, directeur éditorial groupe et éditorialiste à Challenges, Vincent Beaufils, directeur de la rédaction de Challenges, et Bénédicte Perdriel, l'épouse de Claude Perdriel, qui a succédée à Geoffrey La Rocca.


Des critiques sont également émises parmi les salariés, à différent niveaux de hiérarchie. L'aggravation des résultats économiques inquiète, et là encore, des critiques sont exprimées sur la stratégie de développement mise en place par la direction. Les inquiétudes portent sur trois points : la santé économique du groupe après le niveau des pertes annoncé, l'avenir du groupe Challenges pour l'après-Perdriel (92 ans) et enfin sur les efforts de productivité qui sont demandés et d'autres à venir.

"Dans une contexte financier difficile et ce qui nous semble être un manque de stratégie, les journalistes ont peur de devoir assumer une demande de production supplémentaire à la fois sur le papier et sur le numérique en septembre, notamment l'audio. On voit poindre deux stratégies différentes – le renforcement du papier et le développement de l'audio - mais à moyens constants. Avec le même effectif, ce sera difficile de faire les deux correctement, il faudra faire des choix", indique ainsi Grégoire Pinson, rédacteur en chef adjoint à Challenges et délégué SNJ.

L'investissement de Renault au sein de Challenges relevait aussi (surtout ?) de la décision personnelle de Carlos Ghosn, qui a depuis quitté ses fonctions de PDG, et du lien tissé avec Claude Perdriel. Si l'alliance d'un producteur de contenus et d'un constructeur automobile fait sens dans la perspective de financer l'un et d'équiper les véhicules de l'autre en contenus audio, vidéo et textuels (Renault et Challenges ont présenté un prototype lors du Mondial de l’Auto en octobre 2018) elle nécessite des investissements massifs dans les activités numériques, notamment audio. Claude Perdriel est-il prêt à les faire ? Une première enveloppe de 600 000 à 700 000 euros avait été dédiée en 2018 à la production - via Nouvelles Ecoutes, Binge Audio et Louie Media, notamment - d'une quinzaine d'émissions de podcasts. Une enveloppe similaire pourrait être débloquée pour 2019. Il en faudrait sans doute bien davantage pour développer ce projet rapidement.

Et maintenant ? L’assemblée générale du 25 juin permettra d’y voir plus clair dans les relations entre les deux partenaires et la suite de leur collaboration. Après avoir revu ses comptes 2018, le groupe Challenges a d’ores et déjà revu il y a peu ses prévisions de résultats pour les prochains exercices.

Claude Perdriel prévoit désormais une perte pour le groupe comprise entre 2,4 et 2,7 millions d’euros en 2019, puis entre 1 et 1,5 million d’euros en 2020 avec un chiffre d’affaires globalement stable, d'un peu plus de 40 millions d'euros. Cela n’empêche pas de nouveaux projets et Claude Perdriel croit plus que jamais au papier : il prévoit de lancer ces prochains mois au sein du groupe un nouveau magazine pour vulgariser l'information scientifique. Il sera réalisé par les journalistes de Sciences et Avenir et de La Recherche et devrait être baptisé "#Science" (un s sera peut-être ajouté).

Renault a déjà investi 11 millions d'euros dans Challenges
 
L'investissement réalisé par le groupe Renault au sein du Groupe Challenges, concrétisé au printemps 2018, ne s'est pas limité à 5 millions d'euros comme les deux partenaires l'avaient alors laissé entendre : Renault a en fait injecté plus du double, soit 11 millions d'euros, pour acquérir 40,26 % du capital du groupe de Claude Perdriel.
 
Renault l'indiquait d'ailleurs discrètement à la fois dans son rapport d'activité du premier semestre 2018 (page 40), puis dans son document de référence 2018 (page 358) publié il y a quelques jours : "Au cours du 1er semestre 2018, Renault s.a.s. a créé la société Alliance Media Ventures s.a.s. dont elle détient 100 % du capital qui s’élève à 12 millions d’euros. Ce holding a acquis le 22 mars 2018 une participation de 40,26 % dans la société Les Éditions Croque Futur pour 11 millions d’euros. Cette société évolue dans le secteur de la presse écrite et détient notamment les titres de presse Challenges, Historia, Sciences et Avenir, Histoire et La Recherche. La société Alliance Media Ventures s.a.s. est consolidée par intégration globale. La société Les Éditions Croque Futur, sur laquelle le groupe Renault exerce une influence notable, est consolidée à compter de fin mars 2018 par mise en équivalence. La détermination des justes valeurs des actifs acquis et des passifs repris de l’entité Les Éditions Croque Futur est en cours au 30 juin 2018 et sera finalisée au plus tard au 1er semestre 2019."
 
Notons au passage qu'au 30 juin 2018, le goodwill provisoire (la survaleur, soit la différence entre le montant de l'actif figurant au bilan de l’entreprise et sa valeur marchande) calculé par Renault était de 13 millions d’euros, mais il n'est plus que de 12 millions d’euros six mois plus tard, au 31 décembre 2018.
 
Comment expliquer que Claude Perdriel ait jusque-là communiqué sur une prise de participation de 40 % de son groupe par Renault pour 5 millions d'euros, sans entrer dans les détails ni être contredit par le constructeur automobile ? Sans doute pour éviter de mettre en évidence que Renault prenait les dettes à sa charge. Cette augmentation de capital de mars 2018 est en effet liée à une incorporation de créances ; Renault ayant en parallèle acheté des actions détenues par SFA, la société personnelle de Claude Perdriel, selon un mécanisme, simple et qui n'a rien d'anormal : SFA a prêté ces dernières années des fonds à Challenges (des apports en compte courant) et la société a converti ces créances en actions peu avant que Renault n'entre au capital. SFA a ainsi récupéré le montant de ces créances en revendant des actions à Renault (pour 6 millions d'euros) juste avant l'augmentation de capital réservée. De manière à ce que Challenges se trouve moins endetté.
 
Ce mécanisme nous a été confirmé par Claude Perdriel dimanche 16 juin. Ce montant s'ajoute donc aux 5 millions d'euros investis lors de l'augmentation de capital réservée à Renault via de nouvelles actions et OCAP. 
 
Vu le montant minime en jeu (6 millions d'euros), SFA n'a sans doute pas réalisé de plus value et simplement voulu récupérer les fonds engagés ces derniers mois pour, d'un commun accord avec Renault, repartir sur des bases financières plus saines et se limiter à une communication minimale et positive de l'investissement de Renault dans le Groupe Challenges.
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